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Efface toute trace, François Vallejo

A la réouverture des librairies, je me suis précipitée pour faire un plein, craignant que l’épisode funeste ne se répète et me laisse sans stock, ce qui n’est pourtant pas près de se produire ! J’ai eu tout de suite l’œil attiré par la couverture rouge et noire des éditions Viviane Hamy et par le nom de François Vallejo, qui m’ont rappelé l’excellent « Hôtel Waldheim » que j’avais tant apprécié il y a deux ans. Un très bon choix que je n’ai finalement pas eu le temps de lire tout de suite, mais avec lequel je me suis régalée :

L’auteur change totalement de lieu, d’époque, et de genre pour nous proposer… le rapport d’un expert en art contemporain ! Dit comme cela, ce n’est guère engageant, et pourtant… On n’a pas le temps de s’ennuyer car on apprend vite que ledit expert a été missionné par un groupe de collectionneurs anonymes qui craignent pour leur vie, depuis que trois décès violents ont eu lieu à Hong-Kong, New-York et Paris et qu’il est apparu dans les milieux initiés que les victimes ont en commun d’être fortunées, bien qu’à des degrés très divers, et surtout, d’avoir collectionné des œuvres d’art contemporain. Notre expert mettra peu à peu en évidence le fait que tous avaient acquis au moins une œuvre d’un artiste inconnu, un certain jv (initiales avec lesquelles il signe en minuscules).

« Le mystère entretenu par un pseudo, l’art de ne pas montrer son visage, sous un chapeau, une casquette, des lunettes noires, visent, chez la plupart des artistes, à amplifier leur notoriété ; chez jv, la dissimulation semble sincère, le devoir de reconnaissance étouffé ».

Qui est ce mystérieux jv ? Connaissait-il les victimes ? Quel art pratique-t-il ? François Vallejo nous propose ainsi un « thriller artistique », écrit avec toute la distance administrative que la rédaction d’un rapport exige. Pourtant le narrateur, au fil de sa rédaction froide et nuancée, commence à se laisser aller à une certaine ironie… et c’est ainsi qu’il nous emporte dans un roman original et très prenant.

En chemin, l’auteur évoque de nombreux thèmes liés à l’art contemporain comme la modernité de l’art collaboratif poussé à l’extrême ou le rôle de l’art moralisateur, la question de ce qui fait un chef-d’œuvre de nos jours, et tant d’autres. Les références à Banksy et à d’autres artistes moins connus du grand public sont nombreuses et ne séduiront pas que les connaisseurs, mais aussi les néophytes comme moi. « Efface toute trace » est un roman intelligent qui m’a fait passer un excellent moment !

Efface toute trace, François Vallejo, Editions Viviane Hamy, septembre 2020, 294 p.

Les brumes de Riverton, Kate Morton

Grace est une très vieille dame, presque centenaire, qui a eu une vie bien remplie et heureuse, malgré quelques périodes difficiles. Mais il y a ce secret et le poids permanent d’une culpabilité très ancienne qu’il impose à Grace depuis si longtemps.

C’est à l’âge de quatorze ans que Grace est entrée au service des maîtres de Riverton, comme l’avait fait sa mère auparavant. D’abord simple domestique, elle devient rapidement la femme de chambre attitrée d’Hannah, une des jeunes filles de la maison. Non sans raison, elle lui vouera une fidélité à toute épreuve…

Bien que ce roman soit de la pure fiction, l’auteur a effectué de nombreuses recherches pour restituer l’atmosphère qui régnait dans la haute société britannique des années 1914 à 1924. Le point de vue adopté est celui de « ceux d’en bas », les domestiques, ce qui donne au roman un petit air de « Downton Abbey ». Les fans de la série devraient donc aimer ce roman.

Comme dans « L’enfant du lac », Kate Morton réussit parfaitement à faire naître un univers et à créer une intrigue fondée sur des secrets de famille. Elle maîtrise la narration à merveille, l’entrecoupant de nombreux retours en arrière et laisse le suspense intact jusqu’à la fin, même si elle sème de nombreux indices depuis le début du roman. Voilà une lecture fluide malgré ses presque 700 pages, et très divertissante ; de quoi passer un bon moment.

Les brumes de Riverton, Kate Morton, traduit de l’anglais (Australie) par Hélène Collon, Pocket n° 13649, 2009, 696 p.

Participation au challenge Objectif Pal chez Antigone

Noces de neige, Gaëlle Josse

En 1881, la fille du grand-Duc Oulianov emprunte le train Nice-Moscou avec toute sa famille après avoir passé l’hiver à Nice, de fêtes en réceptions avec l’aristocratie russe qui vient chaque année profiter de la douceur de l’hiver niçois. Anna Alexandrovna est heureuse, elle a hâte de retrouver sa patrie, mais surtout les chevaux et les concours équestres dans lesquels elle excelle, et enfin, Dimitri Sokolov, le cadet du tsar et l’ami de son frère qui l’a complimentée si ardemment et dont elle s’est aussitôt éprise.

En 2012, c’est en sens inverse que la jeune Irina accomplit le même trajet, pour se rendre au bord de la « Baie des Anges » où l’attend Enzo, avec qui elle échange des messages d’amour depuis six mois sur un site de rencontre. Irina ne veut pas du destin de sa mère, elle veut être heureuse et elle refuse d’avoir froid. Même si elle a menti sur quelques points, Irina est sérieuse et cherche vraiment l’amour, à la différence des nombreuses filles qui ne visent qu’à arnaquer celui qui sera trop naïf, attiré par l’âme et la beauté slaves.

Voilà deux jeunes filles qui se croisent dans le Riviera-Express, à un siècle de distance, et qui sont reliées par une communauté de destin, même si l’une est aristocrate et l’autre n’est qu’une fille du peuple. C’est avec ce court roman que je découvre pour la première fois la belle écriture de Gaëlle Josse, différente d’ailleurs en fonction de l’époque qu’elle évoque : on imagine ainsi parfaitement les moments qui s’écoulent dans le train, ses décors et ambiances, et les paysages traversés.  

Les thèmes évoqués concernent le temps qui passe et les occasions perdues, la beauté que l’on n’a pas toujours et l’amour, l’exil et la poursuite d’illusions.  Le roman dégage une sensation difficile à définir, oscillant entre la poésie et la nostalgie, à l’évocation de ces jeunes filles qui rêvent, doutent, s’interrogent et souffrent de désenchantements et de la difficulté de vivre, tout simplement. La fin inattendue projette sur l’œuvre une mélancolie douce : un beau roman et une belle plume que je vous conseille de découvrir.

Noces de neige, Gaëlle Josse, Editions j’ai lu, 2014, 123 p.

Participation au challenge objectif Pal chez Antigone.

Betty, Tiffany McDaniel

Quand on a un papa qui est allé sur la lune, perché sur le dos d’un « Attrapeur d’Etoiles Agité », ces magnifiques lions noirs chargés de ramasser les étoiles tombées sur terre, on ne peut qu’aimer les histoires. D’ailleurs, le jour où elle cesse de croire aux histoires de son père, Betty se met à en écrire : des histoires qu’elle enfouit sous terre au fil des années. 

Néanmoins gaie, pleine d’entrain et d’attention pour les autres, Betty a beaucoup à raconter : l’écriture devient le réceptacle de sa douleur. Quand on est la sixième d’une famille de huit enfants qui a connu beaucoup de deuils, la vie qui se dévoile peu à peu est rude et sans concessions. Surtout quand se profilent de terribles secrets de famille qui expliquent le comportement parfois fantasque, souvent irrationnel et déséquilibré de la mère. Mais il y a l’amour inconditionnel du père ainsi que sa bienveillance et le monde imaginaire qu’il met à la disposition de ses enfants.

Chez les Carpenter, la vie est difficile également parce que la mère est blanche et que le père est un Cherokee. Betty tient de lui, c’est d’ailleurs la seule des enfants à avoir la peau si foncée, ce qui lui vaut d’être la proie des moqueries des habitants et des écoliers de Breathed, la petite ville de l’Ohio où la famille Carpenter a fini par s’installer. Mais Betty, forte de la tendresse de son père, qui la surnomme « la Petite Indienne » et lui enseigne un peu de la culture des Cherokees, apprend à sécher ses larmes et à garder la tête haute.

Voilà un très beau roman qui évoque l’enfance, la perte des illusions et de l’innocence et qui nous offre un magnifique duo père-fille. Les sept cent pages défilent rapidement car l’écriture fluide et facile à lire n’en n’est pas moins recherchée et poétique. J’ai beaucoup aimé les petits mots pour se souhaiter une bonne nuit que les sœurs gardent précieusement, des mots qui rassurent et qui réparent, comme ceux de Landon, le père, et qui rendront Betty plus forte et l’aideront plus tard, non pas à oublier, mais à prendre son envol.  

Betty, Tiffany McDaniel, traduit de l’américain par François Happe, Gallmeister, 2020, 716 p.

Herland, Charlotte Perkins Gilman

Pour ma deuxième participation à ce mois américain, j’ai choisi un roman qui se trouvait depuis un an dans ma Pal , « Herland, ou l’incroyable équipée de trois hommes piégés au royaume des femmes ». Publié en 1915 sous forme de feuilleton dans un mensuel que l’auteure éditait elle-même, ce roman n’est paru en livre qu’en 1979, au moment de la redécouverte de l’œuvre de cet auteure prolifique. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des ouvrages ayant le plus influencé le mouvement féministe américain et c’est à ce titre qu’il est intéressant et par ce qu’il révèle en creux de la société du début du vingtième siècle.

 

Trois amis américains participant à une importante expédition scientifique, entendirent parler d’un royaume exclusivement composé de femmes et de bébés filles : cette étrange « terre des femmes » d’où personne n’était jamais revenu vivant, devint leur obsession et ils décidèrent de partir tous les trois à sa découverte. Après une préparation sérieuse, Terry, Jeff et Vandyck, le narrateur, se rendirent aux confins de l’Amazonie, tout en devisant sur ce qu’ils s’attendaient à trouver sur place. Comment, à la lumière de leur savoir, pouvaient-ils concevoir un pays sans hommes ?

Ce pays existait pourtant bel et bien et peu après leur arrivée, les trois amis furent capturés sans violence par des « gardiennes » qui mirent en place une « détention pacifique » que les trois hommes n’avaient jamais imaginée. Le but des femmes étant d’en apprendre le plus possible sur une civilisation qu’elles ne connaissaient pas, elles commencèrent par enseigner leur langue aux trois intrus.

La suite de la détention des hommes se passa en de longues conversations au cours desquelles chacun des deux groupes apprenait à l’autre le fonctionnement de la civilisation à laquelle il appartenait. On découvre alors un peuple de femmes qui se reproduit depuis deux mille ans par parthénogénèse. Peu à peu, les femmes ont édifié une société harmonieuse, sans violence et respectueuse de la nature, à partir d’une conception bienveillante de la maternité et de l’éducation, et fondée sur une entente parfaite entre ses membres.

Un siècle après son écriture, ce texte a certes vieilli, mais par certains côtés seulement. Ainsi, la « sororité » parfaite décrite par l’auteur nous paraît impossible ; comme si les femmes étaient toutes dotées de tolérance et pleines d’attentions les unes pour les autres… mais il est vrai qu’il s’agit d’une utopie ! Il y a également l’eugénisme, caractéristique de cette époque, qui est très présent dans le roman. En effet, les femmes de Herland ont contrôlé les naissances pour éviter la surpopulation qui menaçait leur petit territoire, mais ce faisant, elles ont écarté de la fonction reproductrice les filles qui avaient des problèmes physiques et psychologiques, créant ainsi un peuple homogène de souche aryenne et performant sur tous les plans.

Quoi qu’il en soit, le roman reste très intéressant par ce qu’il révèle de la société américaine de l’époque, puisqu’il met l’accent sur ses nombreuses imperfections quant à la place des femmes, comme sur d’autres travers d’ailleurs. Enfin, s’il y a bien un domaine où ce roman est précurseur, voir prémonitoire, c’est celui de l’écologie, puisque les femmes de « Herland » respectent la nature, en préservent la diversité et ont déjà adopté des techniques de permaculture très développées. Voilà donc un court roman d’anticipation, une utopie qui tient un peu de la fable, qui n’est pas inintéressant et que je recommanderais plus particulièrement à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du féminisme.

 

Herland, ou l’incroyable équipée de trois hommes piégés au royaume des femmes, Charlotte Perkins Gilman, traduit de l’américain par Yolaine Destremau et Olivier Postel-Vinay, Books Editions, mars 2018, 207 p.

ou Pavillons poche Robert Laffont dans une autre traduction, 2019, 288 p.

 

 

Participation au mois américain chez Martine et au Challenge Objectif Pal chez Antigone.

Dégels, Julia Phillips

 

Pour cette première lecture du mois américain, j’ai choisi un roman qui se déroule en Russie, et plus précisément au Kamtchatka, cette péninsule lointaine et mystérieuse de l’Extrême-Orient russe qui n’est pas très souvent évoqué dans la fiction. C’est la couverture qui m’a attirée, ainsi que la quatrième de couverture qui fait référence à « la lignée de Laura Kasischke et d’Alice Munro, où l’émotion se mêle au suspense ».

Sophia et Alyona sont sœurs. Elles vivent à Pétropavlosk, une ville du sud de la péninsule du Kamtchatka. Nous sommes en août et les deux petites filles se promènent au bord de l’eau le long de la baie, tandis que leur maman travaille. Elles sont pourtant prévenues des dangers, mais lorsqu’un inconnu, blessé à la cheville, leur demande de l’aide, elle ne se méfient pas. Elles ne réapparaîtront plus et malgré les appels à l’aide de leur mère, la police ne fait qu’une enquête rapide, avant de conclure à une probable noyade.

Dans une autre famille, c’est une jeune fille de dix-huit ans qui a disparu, il y a déjà quelques années. Lilia n’était pas considérée comme une fille sérieuse et les rumeurs sur son compte ont sans doute contribué à écourter l’enquête : elle serait partie vers la ville, peut-être Moscou, en tout cas vers un avenir meilleur, ce que tout le monde feint de croire pour se rassurer.

Douze mois de l’année et douze chapitres qui explorent la vie quotidienne de familles banales, de femmes qui gravitent autour de ces deux familles et qui vivent, chacune à leur façon, ces disparitions : voici un premier roman d’une jeune auteure américaine qui, passionnée par la Russie, a reçu une bourse pour aller passer un an dans cette terre du bout du monde, et qui nous fait découvrir la vie de ces habitants de l’ancienne Union Soviétique, oubliés du miracle économique et qui cherchent à préserver leur identité, leurs spécificités culturelles.

Dans ce roman au suspense diffus mais toujours présent, ce n’est pas l’intrigue qui compte mais la façon dont les femmes vivent ces disparitions. L’auteure explore la douleur des mères des enfants disparus, insistant sur le rôle de l’entourage et même le mal qu’il peut faire inconsciemment, en voulant simplement aider. Et autour d’elles, c’est toute une région qui souffre, s’interroge et n’ose plus laisser ses enfants libres alors que rode peut-être un tueur…

 

Dégels, Julia Phillips, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, J’ai lu n°12810, juillet 2020, 379 p.

 

 

Participation au mois américain chez Martine et au challenge polars et thrillers chez Sharon.

 

 

La montagne magique, Thomas Mann

 

Voilà presque un mois que je n’ai pas publié de chronique, mais j’avais cet été décidé de beaucoup lire et de passer peu de temps sur Internet. Comme chaque année, j’aime participer au challenge « Pavé de l’été », et cette fois, plus qu’un pavé, c’est un « bloc » que j’ai lu et dont je suis ravie d’être venue à bout (au prix de quelques efforts c’est vrai). Mon prochain Thomas Mann sera « Mort à Venise », soit environ dix fois moins long que « La montagne magique »…

Nous sommes un peu avant la première guerre mondiale. Hans Castorp, est un jeune Allemand, orphelin mais néanmoins très aisé. Il se rend en Suisse, à Davos, afin de rendre visite à son cousin qui se trouve depuis de longs mois dans un sanatorium où l’on soigne la tuberculose. Hans y découvre un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence : la vie des malades est rythmée par des cures de repos en chaise longue qui leur permet de respirer l’air pur et bienfaisant qui règne en altitude, par de riches et fréquents repas et par des prises de températures aussi longues que répétitives.

Les pensionnaires du sanatorium forment un véritable microcosme constitué de représentants de l’aristocratie et de la bourgeoisie européenne. Tous souffrent de la tuberculose à des degrés divers et, si certains guérissent, d’autres restent au « Berghof » pendant des années ou ne survivent pas et disparaissent alors subrepticement…

Alors qu’il aurait dû rentrer à Hambourg au bout de trois semaines, Hans Castorp est sujet, peu avant son départ, à de faibles fièvres qui conduisent le médecin chef à lui conseiller de prolonger son séjour… Il restera sept ans à Davos (je ne divulgue rien car cela est annoncé dès les premières pages).

« La montagne magique », roman culte et chef d’œuvre de la littérature allemande, a attiré mon attention en librairie il y a quelques temps, parce qu’il venait de sortir dans une nouvelle traduction. Et je n’ai pas regretté ma lecture, même si le roman est parfois long (près de 1200 pages tout de même). Les digressions sont tellement diverses qu’elles ne peuvent pas toutes nous intéresser : sont passés en revue des sujets aussi variés que la médecine, la botanique, la politique, l’astronomie, la philosophie et bien d’autres encore.

L’auteur use de différents procédés pour écrire une sorte d’encyclopédie des savoirs du début du vingtième siècle : il nous fait part des réflexions du jeune Castorp, des enseignements de Settembrini, écrivain et pédagogue italien qui se fait un devoir d’instruire Castorp des bénéfices des progrès de la science, de la raison et des arts. Nous assistons également aux discussions enflammées que Settembrini a régulièrement avec Naphta, un jésuite qui a des opinions radicalement opposées aux siennes.

Roman en partie autobiographique, « La montagne magique » est difficile à définir : c’est à la fois une somme philosophique, un roman d’initiation qui échoue et se moque ainsi de ce genre, et le témoin de l’évolution politique et philosophique de Thomas Mann qui a écrit « La montagne magique » entre 1912 et 1924 et a changé d’opinion sur la guerre, entre autres, comme nous l’explique la traductrice dans une postface très éclairante. Et même s’il comporte de nombreuses connotations hermétiques pour le lecteur lambda, le roman a un grand intérêt aussi en tant que fresque qui illustre un monde ancien et une civilisation en déclin.

Enfin, pour moi qui ne connaît rien à la littérature allemande, à part Goethe et deux ou trois auteurs contemporains, il est intéressant de rapprocher le roman de Thomas Mann du « Candide » de Voltaire, auquel Hans Castorp ressemble par certains aspects. Et de l’œuvre de Proust qui était le contemporain de Thomas Mann. Le temps joue d’ailleurs un rôle très particulier dans « La montagne magique » où la perception qu’en ont les protagonistes est analysée, voire disséquée dans de longs passages.

Thomas Mann réussit le paradoxe de nous faire entrer dans un monde clos et monotone dans lequel règnent la maladie et la mort, et d’en faire un cocon qu’il est ensuite difficile de quitter. Il faut du temps, un peu de courage et de détermination, mais l’on retrouve dans ce roman tout l’intérêt et le plaisir des œuvres classiques. Comme l’on dit, à lire au moins une fois dans sa vie…

 

 

La montagne magique, Thomas Mann, traduit de l’allemand, annoté et postfacé par Claire de Oliveira, Le livre de poche n°35564, 2019, 1170 p.

 

 

Lu dans le cadre du challenge Pavé de l’été chez Brizes, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

L’iguane de Mona, Michaël Uras

 

La belle couverture empreinte de sérénité n’est pas pour rien dans le choix de cette lecture : j’avais envie d’azur, de repos et de dépaysement. Et pourtant, comme l’explique la quatrième de couverture, le roman n’a finalement rien à voir avec cette île des Caraïbes où les iguanes passent leur temps à se dorer au soleil, si ce n’est qu’elle est omniprésente dans les pensées du héros, Paul, qui déteste ce que sa vie est devenue, et partirait volontiers sous les tropiques, juste pour… ne rien faire.

Certes, tout semble aller pour le mieux dans la vie de Paul, un travail, une belle famille, une jolie maison. Mais Paul n’aime plus son travail, il s’est éloigné de sa femme Kate, une universitaire qui rentre tard et ne vit que pour les livres ; quant à son fils, Milan, il est surdoué et a réponse à tout : il terrifie Paul qui a l’impression que Milan le cerne parfaitement et a conscience de sa médiocrité. A ce tableau finalement peu réjouissant, s’ajoute un voisin plus qu’indiscret et une infestation de larves rouges qui grignotent dangereusement la maison en bois de Paul et Kate !

Michaël Uras, que je découvre ici dans son cinquième roman, décrit très bien la lente descente aux enfers de cet homme charmant qui avait tout pour être heureux. Humour, mélancolie, mais jamais de tristesse, dans ce roman qui évoque un homme d’aujourd’hui, confronté à un travail qui n’a plus de sens et à une vie qui ne lui apporte plus rien. On s’étonne d’ailleurs que Paul ne parle jamais de ses parents, de son enfance, et pour cause. Même chose avec son travail ; et on en vient à souhaiter qu’il fasse table rase et parte enfin sur l’île de Mona. En attendant, Paul, maladroit et sans malice,  s’est englué dans des mensonges qui l’obligent à mener une vie infernale pendant quelques semaines. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la solution est à sa portée. Une jolie lecture qui m’a donné envie de découvrir les premiers romans de l’auteur.

 

L’iguane de Mona, Michaël Uras, Editions Préludes, avril 2020, 285 p.

 

 

Quelques sorties en poche, 2/2

 

Romans parus pendant le confinement, ou très récemment, voici la suite de ma petite sélection de sorties en collections de poche. Il y en a pour tous les goûts, de la réflexion, de la découverte, du suspense, de l’émotion : parfait pour les vacances !

 

 

Voilà un livre original, dont le titre, qui est d’ailleurs à prendre au premier degré, ne manquera pas d’interpeller les grands lecteurs : « Le mangeur de livres » est bien l’histoire d’un jeune garçon qui dévore tous les livres qu’il trouve, les engloutit en se pourléchant les babines, trouvant au goût particulier du vélin fin des beaux codex enluminés une saveur envoûtante et addictive.

Nous sommes à la fin du Moyen Age à Lisbonne, et Adar et Faustino sont frères de lait… Lire la suite

 

 

 

 

 

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Lire la suite

 

 

 

 

 

Voici une belle lecture d’été qui nous emmène à l’ombre des églises fermées de Venise, mais il ne s’agit pas d’un énième guide des endroits prétendument secrets d’une ville. Et quand je dis lecture d’été, c’est juste parce qu’il faut prendre le temps de la déguster, se laisser mener au gré des méandres d’une quête nostalgique et philosophique à la fois.

Jean-Paul Kauffmann a effectué de nombreux séjours à Venise mais il n’est jamais parvenu à retrouver une église et un tableau qui avaient été sources d’émerveillement lors de sa première visite de la ville dans les années soixante. Cet instant vécu fugacement est devenu mystérieux avec le temps, Lire la suite

 

 

 

 

 

C’est un pavé de 550 pages que l’on dévore en quelques heures. Il faut d’ailleurs avoir un peu de temps devant soi pour le commencer, car il est tellement addictif que l’on risque d’y laisser des heures de sommeil. Le dernier Franck Thilliez ne déçoit pas : diaboliquement efficace, l’auteur nous offre une intrigue remarquablement bien ficelée qui nous embarque dès les premières pages, sur fond de thèmes scientifiques aussi passionnants qu’effrayants.

Cette fois, Thilliez aborde la question de la gestation pour autrui, de la procréation médicalement assistée et des manipulations génétiques, mais aussi du transhumanisme, ce courant qui veut utiliser les progrès scientifiques et techniques pour surmonter les limites biologiques de l’homme et augmenter ses capacités intellectuelles et physiques jusqu’à repousser, voire un jour abolir la mort. Il est également question de… Lire la suite

 

 

 

Comme beaucoup de lecteurs, j’ai découvert Antoine Bello assez tard, il y a trois ans, alors que paraissait le troisième tome de sa trilogie « Les falsificateurs », « Les éclaireurs », « Les producteurs »; le bouche à l’oreille avait bien fonctionné. Depuis, je ne rate pas un nouveau roman de l’auteur. J’ai beaucoup aimé « Ada » et « L’homme qui s’envola ». Paru en avril dernier, « Scherbius (et moi) » ne fait pas exception.

On peut y découvrir le récit écrit par Maxime Le Verrier, éminent psychiatre, qui évoque sa relation avec Scherbius, qui fut son tout premier patient en 1977, et qui le restera jusqu’à ce que le médecin prenne sa retraite. Et c’est d’une façon bien peu habituelle que Maxime Le Verrier rencontra Scherbius, ce qui eut forcément une incidence sur la mission que le médecin se fixa un peu plus tard, guérir Scherbius, chez qui il avait diagnostiqué un trouble de la personnalité multiple… Lire la suite

 

 

 

Maria de Santis est une gamine brune aux jambes maigres, insolente et rebelle, affublée par sa grand-mère du surnom de « Malacarne », littéralement « mauvaise viande », pour nous « mauvaise graine ». Mais un surnom, il vaut mieux en avoir un dans ce quartier pauvre de Bari où les vilaines petites maisons de pêcheurs voisinent avec celle du mafieux local. Car, comme Maria nous l’explique,

« Ceux qui n’en possédaient pas faisaient profil bas car, aux yeux des autres cela signifiait que les membres de leur famille ne s’étaient distingués ni en bien ni en mal. Or, comme disait toujours mon père, mieux vaut être méprisé que méconnu ».

Maria a deux frères. L’aîné, Giuseppe, est un bon fils mais le second, Vincenzo, donne beaucoup de fil à retordre à ses parents. Le père n’a pas réussi à le dompter, bien qu’il ait fini par le rosser violemment. La mère, qui n’a pas son mot à dire… Lire la suite

 

 

Autant de romans qui m’ont beaucoup plu. Certains ont même fait partie de mes coups de coeur de l’année dernière. J’espère que vous trouverez votre bonheur !

 

Voir aussi : Quelques sorties en poche, 1/2.

 

 

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante

 

Le nouveau roman d’Elena Ferrante était très attendu en Italie et, quand il est sorti en novembre 2019, il a donné lieu à de longues files dans les librairies. La première page avait été divulguée quelques semaines auparavant et l’incipit très fort suscitait la curiosité des lecteurs :

« Deux ans avant de quitter la maison, mon père dit à ma mère que j’étais très laide. La phrase fut prononcée dans un murmure, dans l’appartement que mes parents avaient acheté au Rione Alto, sur les hauteurs de San Giacomo dei Capri, juste après leur mariage. Tout — la ville de Naples, la lumière bleue d’un mois de février glacial, ces mots — s’est figé. Moi, en revanche, je me suis enfuie et je fuis encore à travers ces lignes qui sont censées être mon histoire mais qui en réalité ne sont rien, ne m’appartiennent pas, ne sont ni un début, ni une fin, juste un enchevêtrement dont personne, pas même l’auteur de ces lignes, ne sait s’il contient la trame d’un récit ou s’il ne s’agit seulement que d’une douleur désordonnée et sans rédemption. »

 

L’héroïne du roman, Giovanna, est une adolescente qui vit dans une famille intellectuelle installée sur les hauteurs du Vomero, un quartier résidentiel de Naples.  Elle découvre que son père a une sœur, Vittoria, dont il refuse de parler et qui vit dans les quartiers populaires de Naples dont il est originaire. Giovanna veut connaître sa tante, comprendre pourquoi son père l’a comparé à elle au détour d’une conversation qu’elle a surprise, comprendre aussi pourquoi il lui a caché son existence pendant toute son enfance.

C’est ainsi qu’à l’aube de l’adolescence, Giovanna découvre les mensonges continuels des adultes et plus particulièrement ceux de son père qui vit en permanence dans l’hypocrisie. Le roman raconte le cheminement de la jeune fille confrontée à  un milieu différent du sien et une façon d’être plus spontanée : elle cherche alors à s’affirmer, se construire face à sa famille mais cela passe par une volonté de destruction qui l’amène à se complaire dans une certaine vulgarité.

Au fil de l’histoire, on rencontre un bracelet, objet fétiche qui devient le fil rouge, le témoin que les membres de la famille détiennent tour à tour et qui est chargé de significations. Les personnages sont des intellectuels de la classe moyenne et des hommes et femmes des classes populaires qui parlent en dialecte napolitain. Les deux mondes, haut et bas de la ville, vivent côte à côte mais pas ensemble, et Giovanna qui refuse cela, devient le trait d’union entre eux.

Le nouveau roman d’Elena Ferrante ne met pas le doigt sur des questions politiques et sociales comme le faisait la saga de « L’amie prodigieuse » si ce n’est en pointant du doigt les intellectuels italiens de gauche et leurs travers. Mais avant tout, c’est un roman d’initiation qui explore les liens familiaux, leur poids, la difficulté des relations homme-femme surtout à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Et puis, comme dans « L’amie prodigieuse », on retrouve une héroïne qui tente de concilier les deux faces de son identité.

On retrouve également la personnification de la ville de Naples qui s’incarne dans les menteurs de la ville haute, élégants et cultivés et dans ceux de la ville basse qui se revendiquent d’instincts triviaux et ringards. Un roman intéressant, mais qui m’a un peu laissée sur ma faim : il m’a semblé que la fin du roman appelait indéniablement une suite. Alors, retrouverons-nous Giovanna dans un second tome ? Le roman prendrait alors tout son sens, mais là aussi, l’auteure laisse planer le mystère…

 

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, sortie prévue le 9 juin 2020, 416 p.

 

Ainsi s’achève le mois italien chez Martine.