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Nuit sur la neige, Laurence Cossé

 

Robin vient d’entrer en prépa à Verbiest, la « boîte jésuite » alors prestigieuse située à côté de Versailles. Il espère devenir ingénieur, s’il arrive à intégrer une « de ces grandes écoles dont les familles de la bourgeoisie rêvaient pour leurs fils ». Nous sommes en 1935, et Robin ne connaît pas son père, qui ne l’a pas connu non plus puisqu’il est mort pendant la grande guerre, alors que l’enfant venait d’être conçu.

Dès la rentrée, Robin remarque Conrad, un élève qui semble ne connaître personne. Il vient de Genève, où habite son père. Ses parents sont divorcés, fait rare à l’époque. Robin et Conrad se retrouvent le dimanche pour jouer au tennis. Conrad est un peu plus âgé que les autres, sa scolarité n’a pas toujours été facile.

La vie politique en 1935 est agitée, tant en France que sur le plan international. Mais si certains élèves sont politisés, Robin ne se demande même pas s’il participera à la grande manifestation de soutien à Léon Blum. Il est centré sur lui-même, sur la découverte de l’amitié, lui qui jusque-là avait « des cousins, pas d’amis ». On suit avec lui les événements, de loin.

« La grande affaire pour moi, cette année, n’était pas les élections du printemps, ce n’était pas la montée des fascismes en France et aux frontières. La grande affaire, c’était la faim d’amour, et le désir de ce visage enfin tourné vers moi qui transfigurerait ma personne et ma vie ».

Robin découvre que l’on peut choisir ses amis, en fonction de goûts partagés. Mais qu’a-t-il en commun avec l’énigmatique Conrad ? Ce dernier l’invite en Suisse où Robin apprend à skier. A son tour, Robin l’invitera à Val d’Isère où le premier téléski vient d’être inauguré. Là-bas, toute la naïveté et l’inexpérience de Robin lui sauteront aux yeux, d’une façon particulièrement violente.

« Nuit sur la neige » est un roman d’apprentissage dans lequel un jeune étudiant des beaux quartiers, orphelin de père, est confronté durement à l’entrée dans l’âge adulte. De Versailles à Val d’Isère, on vit avec les deux jeunes héros les prémices de la nouvelle société qui s’annonce, mais qui naîtra dans la douleur. Roman très court, assez direct, ce que certains regretteront, « Nuit sur la neige » est servi par une écriture fluide et élégante que j’ai beaucoup appréciée.

 

Nuit sur la neige, Laurence Cossé, Gallimard, Paris, juin 2018, 142 p.

 

Troisième participation au Challenge 1% de la rentrée littéraire.

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Dans la forêt, Jean Hegland

 

« Dans la forêt » est un roman dont j’ai beaucoup entendu parler au cours des derniers mois. J’ai donc profité de sa sortie en collection de poche chez Gallmeister, un peu avant les vacances, pour l’acheter et l’insérer dans ma petite réserve de lectures d’été. Il s’agit d’un roman post-apocalyptique, une veine très exploitée en ce moment -signe des temps sans aucun doute-, mais « Dans la forêt » fait figure de précurseur puisqu’il a été publié aux Etats-Unis en 1996, et qu’il conjugue à ce genre littéraire celui de la « nature writing », (écrire la nature, mélange de considérations écologiques et autobiographiques), née aux Etats-Unis avec Thoreau et également très populaire aujourd’hui.

Deux sœurs, âgées de dix-huit et dix-neuf ans, se retrouvent seules dans une maison située à la lisière de la forêt de Redwood, en Californie. Depuis quelques temps, il se passe quelque chose de grave dans le pays ou à l’étranger, guerre, catastrophe naturelle, on ne sait pas exactement car les communications sont rompues. Nell et Eva vivent avec leurs parents à l’écart de la civilisation, du moins de ce qu’il en reste, sans électricité, ni carburant pour se déplacer. Les parents meurent l’un après l’autre et les deux sœurs apprennent à se débrouiller seules, d’abord avec ce que la maison contient puis avec ce qu’elles peuvent cultiver elles-mêmes ainsi qu’avec les ressources de la forêt. Nell et Eva, qui rêvaient pour l’une d’entrer à Harvard, pour l’autre, de devenir danseuse, doivent apprendre à survivre par tous les moyens : faim, soif, froid, maladies, tout est menace.

Le roman est facile à lire et l’on se prend au suspense. Saurons-nous ce qui est à l’origine de cette situation ? Les jeunes filles vont-elles s’en sortir ? Vont-elles finir par trouver de l’aide ? L’écriture fluide nous emporte mais parmi les défauts, il y a quelques longueurs, notamment dans les descriptions concernant la botanique et l’usage que les deux filles font des plantes (sauf si c’est votre dada !). Certaines situations m’ont également paru peu vraisemblables, notamment dans la dernière partie du roman, ou du moins fabriquées pour les besoins de la narration et je n’ai pas réussi à y adhérer.  Ces quelques restrictions ne doivent pas vous empêcher de lire « Dans la forêt » si le thème vous intéresse, d’autant que le livre force le respect par sa puissance visionnaire, par l’actualité de certaines de ces prédictions concernant le désastre écologique. A découvrir donc !

 

Dans la forêt, Jean Hegland, traduit de l’américain par Josette Chicheportiche, Gallmeister poche, mai 2018, 310 p.  

 

Livre lu dans le cadre du mois américain chez Martine et du challenge Destination Pal chez Lili Galipette.

 

Dîner avec Edward, Isabel Vincent

 

La narratrice est une journaliste canadienne qui se sent bien seule à New York où elle vit depuis quelques années. Son mariage bat de l’aile et elle se confie à une amie, Valérie, qui lui suggère, pour se distraire, d’aller dîner avec son père Edward, quatre-vingt-dix ans. Valérie s’inquiète en fait pour son père qui vit seul depuis le décès de sa mère quelques semaines auparavant, d’autant qu’elle doit rentrer au Canada.

C’est surtout pour tranquilliser Valérie que la narratrice accepte la proposition : elle se rend chez Edward, qui lui a préparé un délicieux dîner. Outre un fabuleux cuisinier, la narratrice, dont on devine qu’il s’agit de l’auteur, découvre un vieil homme alerte, cultivé, plein d’humour et de sensibilité. Sa conversation n’a d’égal que les plats qu’il prépare et, au fil des chapitres qui retracent autant de dîners et leurs préparatifs, une amitié naît et se développe jusqu’à devenir indispensable aux deux protagonistes qui reprennent ainsi rapidement goût à la vie.

Le roman que nous propose Isabel Vincent est très plaisant : les amateurs de cuisine apprécieront les rendez-vous ponctuels entre les deux convives, les autres, dont je fais partie, ne seront pas lassés par les recettes évoquées, car elles sont surtout prétextes à parler d’amitié ou à évoquer le passé. Edward est nostalgique, on s’en doute, lui qui a vécu une grande histoire d’amour avec Paula, l’unique femme de sa vie. Il en tire quelques leçons qu’il essaie de transmettre à Isabel, empêtrée dans des relations difficiles ; pour autant, Edward n’est jamais moralisateur. La vie lui a enseigné qu’il valait mieux être pragmatique et comme tout ce qu’il veut, c’est le bonheur d’Isabel, il essaie de lui communiquer avant tout son amour de la vie.

 

« J’avais toujours vécu avec l’idée que le paradis se trouvait ailleurs. Mais Edward n’était pas dupe. Il savait que le paradis n’est pas un lieu mais les personnes qui peuplent votre existence. Combien de fois m’avait-il répété : « Le paradis, c’était Paula et moi » ? » (p163)

 

Le roman nous transporte à New York dont il évoque certains quartiers et plus particulièrement Roosevelt Island et son téléphérique vers Manhattan. L’atmosphère des lieux est très bien restituée, celle de l’appartement d’Edward également, tellement chaleureuse. L’écriture d’Isabel Vincent est douce et pudique. Le deuil, omniprésent, est toujours évoqué avec délicatesse, en filigranes, comme la vieillesse à laquelle Edward essaie de s’habituer depuis qu’il vit seul.

Si « Dîner avec Edward » apparaît d’abord comme un « feel-good book », il est servi par une belle écriture et par une certaine subtilité qui en font un livre sur l’amitié à la fois agréable à lire et intéressant.  Une belle lecture pour continuer ce mois américain.

Dîner avec Edward, Isabel Vincent, traduit de l’anglais (Amérique du Nord) par Anouk Neuhoff, Presses de la Cité, Paris, mars 2018, 189 p.

Lu dans le cadre du mois américain chez Martine.

Le dernier été, Benedict Wells

 

Robert Beck n’a que trente-sept ans, mais il est déjà engoncé dans une petite vie monotone qui est pour lui source d’insatisfaction permanente. Professeur d’allemand et de musique dans un lycée allemand, il regrette la période où il faisait de la musique, avant d’avoir été trahi puis viré du groupe de rock auquel il appartenait. Une nostalgie qui lui colle à la peau en toutes circonstances, qui l’empêche d’avancer et qui a des retentissements jusque dans sa vie amoureuse, puisqu’il rompt lui-même chaque relation par peur de s’engager.

Alors, quand il rencontre le jeune Rauli et découvre son talent de compositeur et de chanteur, Beck décide de le pousser vers le succès et de devenir son imprésario. Il y voit la chance de sa vie et il pense se réaliser par procuration. Le jeune prodige écrit des mélodies sur des bouts de papier jaunes qui ne sont rien moins que de futurs tubes, Beck en est persuadé.

Mais Rauli se cherche. Il n’a que dix-sept ans et une histoire familiale difficile. Et surtout, il ment et vole et Beck découvrira bien tard que Rauli gaspille ses talents qui ne représentent rien pour lui. C’est au cours d’un périple improvisé en voiture vers la Turquie que Beck ouvre les yeux. Drôle de voyage que celui qui réunit « un professeur malade d’amour, un afro-allemand maniaco-dépressif et toxicomane et un enfant prodige lituanien ».

« Le dernier été » retrace les dix dernières années de la vie de ce professeur qui se croit médiocre, parce qu’exigeant avec lui-même, et ne sait que faire de sa vie. Robert Beck est un anti-héros auquel on s’attache sans s’en rendre compte parce que les questions qu’il se pose sont celles que tout humain affronte un jour ; mais Beck le fait avec beaucoup d’acuité et de sensibilité, derrière une apparence froide et désabusée. Son intelligence, qu’il met en doute, est bernée par son inexpérience et son inaptitude fondamentale au bonheur. On ne lui a pas donné le mode d’emploi… Il est seul, son ami toxicomane Charlie ne pouvant lui être d’un grand secours, et il n’a même pas la consolation que constitueraient les souvenirs d’une enfance heureuse. Il rencontre Lara, mais il est incapable de la retenir -ou plutôt de la suivre- car il est trop tard lorsqu’il comprend qu’il l’aime.

Benedict Wells évoque l’importance de nos choix sur le cours de notre vie et les conséquences d’une enfance malheureuse. Des thèmes déjà présents dans « La fin de la solitude » qui était le premier roman traduit en français du jeune écrivain allemand mais le quatrième qu’il publiait. Cette fois, c’est le tout premier roman de l’auteur que les éditions Slatkine ont choisi de publier en français, un roman paru en Allemagne alors que Benedict Wells n’avait que vingt-quatre ans et qui témoigne d’une grande maturité pour son âge.

« Le dernier été » est un livre sensible et émouvant qui nous promène dans un univers assez triste mais pas désespéré, servi par une écriture fluide fondée sur beaucoup de dialogues. Il fait partie de ces livres dont on s’imprègne doucement, qui laissent une sensation douce-amère de manque lorsqu’il est terminé, parce qu’on ressent une tendresse sous-jacente, l’impression d’une communion entre humains, nous qui partageons tous le même destin. Un auteur à découvrir !

 

Le dernier été, Benedict Wells, traduit de l’allemand par Dominique Autrand, Stakine et Cie, août 2018, 403 p.

 

Merci aux éditions Slatkine et Cie de m’avoir fait parvenir ce roman. Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire, 1ère participation.

 

 

 

Blogoclub : Mon chien stupide, de John Fante.

Pour le Blogoclub de septembre, qui colle traditionnellement au rendez-vous du mois américain organisé par Martine, nous avons décidé, Amandine et moi, de lire un roman humoristique américain ou canadien (puisque Martine a choisi cette année d’ouvrir le mois américain au Canada, qui est à l’honneur du festival America).  Nous avons laissé à nos membres la liberté de l’auteur et du titre, espérant ainsi faire de belles découvertes.

 

Mon choix s’est porté sur un roman relativement court de John Fante, publié pour la première fois en français en 1987 et réédité récemment chez 10/18, « Mon chien stupide ».

 

Henry J. Molise est un raté : scénariste presque raté, écrivain raté, mais aussi mari et père raté ! Cela fait beaucoup pour un seul homme ! Il possède pourtant une belle et grande villa dans un quartier résidentiel californien situé au bord de la mer. Il a quatre enfants, et une femme, Harriet, que ses frasques n’amusent plus. Elle a d’ailleurs déjà quitté la maison à plusieurs reprises, mais Henry a toujours su la convaincre de revenir. Il faut dire que Henry ne mâche pas ses mots. Il n’hésite pas à insulter ses enfants -qui sont adultes mais vivent toujours à la maison- quand leur comportement ne lui plait pas ; on est d’ailleurs loin du politiquement correct actuel, et c’est tant mieux : la mauvaise foi remplace le respect, le cynisme met à mal le rêve américain !

C’est l’arrivée impromptue d’un chien dans le jardin de cette famille déjantée qui va mettre le feu aux poudres. Henry, qui regrette beaucoup son dernier bull-terrier, assassiné dans des circonstances particulières que je ne révèlerai pas ici, décide de garder l’animal, malgré l’opposition farouche de sa femme et de ses enfants. Il faut dire que celui qui est rapidement baptisé « Stupide » a un comportement libidineux qui manque de faire fuir presque tous les membres de la famille. Jusqu’à Henry lui-même, qui décide finalement de réaliser son rêve de toujours : abandonner son travail (et surtout le chômage), ainsi que sa famille pour se rendre à Rome d’où ses parents sont originaires : le retour aux sources comme solution à ses problèmes…

« Mon chien stupide » est un roman loufoque et ironique qui nous affiche le sourire aux lèvres pendant toute la lecture. Mais il est également un peu triste : je n’ai pu m’empêcher d’éprouver de la pitié pour Henry, qui est certes très agaçant, mais aussi désarmant. Misogyne et raciste, il est en plus passablement irresponsable car il ne réfléchit jamais aux conséquences de ses actes. Il est le cinquième enfant de la famille, souvent plus stupide que son chien, et très malheureux quand il n’obtient pas ce qu’il veut ; mais il est par moments aussi attendrissant qu’un enfant qui découvre naïvement les conséquences inattendues de ses bêtises.

Mais surtout, John Fante soulève de vraies questions : quel est le sens de la paternité ? Que faire quand les enfants quittent le nid, quand les membres du couple n’évoluent pas de la même façon ?  Le « rêve américain » existe-t-il vraiment ?

« Mon chien stupide » est un roman très bien écrit qui m’a donné envie de connaître davantage cet auteur dont la notice du livre indique que tous ses romans racontent une seule histoire, celle de l’immigré italien de la deuxième génération. Bonne pioche en tout cas que cette lecture drôle pour l’ouverture du mois américain !

Mon chien stupide, John Fante, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent, Editions 10/18, juin 2018, 188 p.

 

Les membres du Blogoclub ont lu :

 

 

Les mystères de Lisbonne, Camilo Castelo Branco

 

Voici mon deuxième et très certainement dernier pavé de l’été, pour cause de rentrée littéraire qui s’impose, même si chaque année, je me dis que décidément, celle-ci est trop précoce ; pour moi en effet, la fin août, ce sont les moments où il faut profiter des derniers beaux jours, des soirées déjà plus très longues, des stations balnéaires ou des villages de montagne qui se vident et laissent place à une sérénité diffuse et prometteuse ou même, des derniers moments d’insouciance en ville. Et la rentrée littéraire, idéalement, ne devrait avoir lieu que vers la mi-septembre, quand tout est lancé, « rentré dans l’ordre » et qu’on peut lever la tête du guidon !

Si ce rythme déjà effréné s’impose à nous, -commerce oblige-, il nous reste le choix de disserter sur de belles pages, de nous remémorer les beaux moments de lecture que celles-ci nous ont procurés. « Mystères de Lisbonne » en contient quelques-unes et je ne regrette pas un instant cette lecture au long cours, choisie pour deux raisons : d’une part, sa longueur justement, 742 pages me permettant de participer au challenge « Pavé de l’été » et d’autre part, le bandeau efficace présentant ce livre comme « le chef d’œuvre de la littérature portugaise ». Si cela doit être long, autant que ce soit un chef-d’œuvre, et en même temps, voilà de quoi remédier à mon ignorance en matière de littérature portugaise !

« Mystères de Lisbonne » est un classique, publié au Portugal en 1854, représentatif des romans feuilletons de l’époque. Joao, un orphelin de quatorze ans, interne dans un collège religieux, ignore tout de ses origines lorsqu’il rencontre une jeune femme très émouvante dont il apprend rapidement qu’elle n’est autre que sa mère. Fille de la noblesse, Dona Angela a eu l’enfant de ses amours illégitimes avec un fils de nobles dont elle était éperdument amoureuse. Mariée ensuite de force par son père au Comte de Santa Barbara, elle se consume en regrets, tandis que son mari lui fait cruellement payer le mensonge de son père, quand il apprend que Dona Angela est déjà mère.

Heureusement, le père Dinis, aidé par sa sœur, la douce Dona Antonia, a recueilli et élevé Joao. Au début du roman, après avoir favorisé une première rencontre entre la mère et le fils, il aide Dona Angela à s’échapper de la maison du Comte, profitant d’une absence de celui-ci, et la cache chez lui.

« Dona Angela de Lima voyait se déchirer le brouillard qui lui cachait la face obscène du monde. Cependant, par répugnance, par dégoût, il lui semblait impossible de croire à ce visage ulcéreux, sordide de la société. Père Dinis sut que l’heure avait sonné de dessiller les yeux de cette pauvre femme, puisque la trahison, l’imposture, l’infamie assiégeaient son existence. La comtesse de Santa Barbara, tenue à l’écart, depuis ses dix-sept ans, du foyer de la grandeur dans le vice et le luxe, supposait que son père était le premier homme pervers, son mari le second, et que ces deux hommes, une fois retranchés de la famille humaine, laisseraient la société purgée de ses ordures. »

Dona Angela n’est pourtant pas au bout de ses peines, comme l’ensemble des personnages des « Mystères de Lisbonne », dont les aventures, ou plutôt les mésaventures, s’enchaînent. On découvre l’histoire mouvementée et passionnée du père Dinis, homme aux multiples identités, qui a connu « plusieurs vies », puis celle de toute une galerie de personnages.

« Mystères de Lisbonne » est un mélodrame aux multiples rebondissements, qui nous montre les turpitudes de l’âme humaine, mais aussi ses immenses capacités de pardon, de rachat, de rédemption. La société de l’époque, à Lisbonne, Londres et Paris, était hideuse, mais elle était tellement semblable à celle d’aujourd’hui… Paradoxale, elle était aussi le théâtre de passions magnifiques, dans une mélancolie ambiante permanente, qui est sans doute l’expression de la fameuse « saudade » portugaise, ce sentiment particulier et intraduisible mêlant tristesse, nostalgie et espoir.

On retrouve dans ce roman le plaisir de la lecture des grands classiques à feuilleton du dix-neuvième siècle : longues phrases, précision du vocabulaire, richesse de la description des sentiments, importance du fait religieux. « Mystères de Lisbonne », ce sont des élans de lyrisme, qu’il s’agisse de ferveur religieuse ou de flamme amoureuse, qui confinent parfois à la grandiloquence… du moins c’est ce que certains lecteurs ressentiront. Alors, si vous n’aimez pas cela, il vaut mieux vous abstenir, car vous en prendrez pour presque huit cents pages et de très longues heures ! Si au contraire, vous regrettez les classiques de cette époque, il vous suffira de quelques dizaines de pages pour vous réadapter et retrouver le plaisir de ce type de lecture : l’équivalent en littérature des grands espaces en géographie, et c’est quand même très agréable et surtout très enrichissant !

Vivement l’année prochaine et mon prochain pavé de l’été, qui sera classique, assurément !

 

Mystères de Lisbonne, Camilo Castelo Branco, traduit du portugais par Carlos Saboga et Eva Bacelar, Editions Michel Lafon poche, Neuilly-sur-Seine, mai 2018, 742 p.  

 

Lu dans le cadre du challenge Pavé de l’été chez Brizes et du challenge Destination Pal chez Lili Galipette.

 

Ma famille et autres animaux, Gerald Durrell

Tout est dans le titre, jusqu’à l’humour de l’auteur ! « Ma famille et autres animaux » est le premier volume de la trilogie de Corfou, qui décrit le séjour de Gerald Durrell sur l’île grecque, alors qu’il n’a que dix ans. Et c’est une véritable ménagerie que le petit Gerald installe, dans une villa grecque où vit une famille déjà haute en couleurs !

C’est juste avant le début de la seconde guerre mondiale que la famille Durrell, composée de la mère, veuve, et de ses quatre enfants, arrive à Corfou avec quelques bagages pour s’installer loin des frimas de son pays natal. A l’origine de cette décision, le fils aîné, Lawrence Durrell -qui deviendra l’auteur du magnifique « Quattuor d’Alexandrie »-, et qui ne supporte plus la pluie fine et pénétrante de l’été britannique : il insiste auprès de sa mère, qui ne se fait pas prier longtemp, pour vendre la maison et partir à l’aventure à destination de Corfou.

Sur place, il n’y a plus qu’à trouver une villa, à en changer lorsque celle-ci devient trop petite parce que l’on veut y inviter des amis, et à vivre simplement, au rythme calme de cette île de la mer ionienne… Le petit dernier, Gerald, dit Gerry, s’en donne à cœur joie et développe son intérêt de naturaliste amateur. Avec lui, on observe le défilé des saisons et les changements qu’elles produisent sur le paysage, la végétation et la vie animale, nous offrant le spectacle d’une nature alors préservée de l’action de l’homme.

Gerry est un enfant très débrouillard, qui aime apprendre par l’expérience, et qui rapporte de nombreux animaux dans la maison familiale, au grand dam du reste de la famille et du fidèle Roger, le chien, bien obligé de partager son maître et tout le reste, avec des invités pas toujours commodes, tortue, pies, serpents, scarabées, scorpions, goéland… Autant de souvenirs que Gerald Durrell, devenu par la suite naturaliste et zoologiste, raconte avec beaucoup d’humour. Le roman nous fait partager le quotidien de cette famille libre et excentrique, mais aussi regretter le paradis perdu que représente la nature grouillante de vie qui existait alors. Une vraie bouffée d’air frais dont on a bien besoin de nos jours…

Ma famille et autres animaux, Trilogie de Corfou, Gerald Durrell, traduit de l’anglais par Léo Lack, Editions La table ronde, Paris, 2014, 393 p.

 

Lu dans le cadre du challenge Objectif PAL chez Antigone.