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Continuer, Laurent Mauvignier

 

C’est avec ce roman de Laurent Mauvignier que j’ai réussi à recommencer à lire. Je cherchais dans ma Pal pourtant bien fournie de quoi relancer l’envie et mon premier critère de choix était un livre pas trop épais, qui serait vite lu, juste pour « repartir », retrouver la concentration. Je me suis arrêtée sur ce roman que je voulais lire depuis longtemps, sans me rendre compte que le titre m’avait sans doute « parlé », en ces temps difficiles.

Samuel et Sybille se trouvent au Kirghizistan, au milieu de montagnes sauvages et magnifiques, avec deux chevaux achetés à leur arrivée dans le pays. Ils sont en train de lever le camp lorsque des voleurs de chevaux arrivent, les menacent et se mettent à les suivre, attendant le juste moment pour agir. Samuel, adolescent dégingandé et hostile, est le fils de Sybille. C’est elle qui a décidé de l’emmener dans cette aventure, pour le sauver de mauvaises fréquentations et du tour dangereux que prenait sa vie. Sa vie à lui, mais sa vie à elle aussi.

C’est un pari que fait Sybille, comme elle en a l’habitude. Elle est courageuse, ou inconsciente comme le pense son ex-mari Benoît, car les défis qu’elle se lance réussissent rarement, surtout depuis une vingtaine d’année. L’étudiante brillante à qui tout souriait a laissé place à une femme qui va d’échec en échec, comme Benoît ne se prive pas de le souligner. Et l’on découvre peu à peu comment Sybille s’est enfoncée, comment elle et son ex-mari ont porté si peu d’attention à Samuel, qui le vivait bien mal. Lors de ce périple, le fils va réapprendre à connaître sa mère malgré lui, mais il lui faudra un électrochoc pour comprendre combien elle l’aime.

Le voyage comme rédemption pour une mère qui ne fut pas assez présente, le dépaysement pour mieux se retrouver, pour faire le point et recentrer Samuel, le fils en perdition, sur l’essentiel. Dit comme cela, c’est assez banal, et d’ailleurs quelques éléments m’ont gênée, notamment dans les personnages dont j’ai trouvé les traits quelque peu forcés. Certes, Sybille est courageuse et déterminée et elle a fait de ce leitmotiv un principe de vie, « continuer », oui, mais presque envers et contre tout.

Le roman de Laurent Mauvignier n’en reste pas moins magnifique par son écriture, par la force évocatrice des descriptions des paysages, par la précision des sentiments, ainsi que par la tension que l’auteur insuffle au récit lorsque ses héros se trouvent en difficulté, comme lors de la traversée des zones marécageuses. « Continuer » est donc un roman que l’on ne peut que recommander et en ce qui me concerne, j’inscris déjà dans ma liste de lectures futures les romans de Mauvignier que vous voudrez bien me conseiller.

 

Continuer, Laurent Mauvignier, Les Editions de Minuit, juillet 2016, 239 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif Pal chez Antigone

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio

Coup de cœur pour ce nouveau livre de l’Italien Gianrico Carofiglio que je connaissais pour des romans policiers dont le héros, l’avocat Guerrieri, lui permettait de mettre en lumière la réalité de la justice italienne. Carofiglio est en effet un ancien magistrat qui fut chargé des enquêtes contre la mafia à Bari.

 « Trois heures du matin » n’a toutefois rien à voir avec le polar, et d’ailleurs son auteur n’a pas que cette corde à son arc, puisqu’il écrit également des romans, des nouvelles et des essais. Il s’agit donc ici d’un roman d’initiation et surtout, de l’histoire d’une rencontre heureuse entre un père et son fils qui vivaient jusque-là dans une indifférence réciproque et qui avaient même, pour des raisons différentes, renoncé à vivre.

Antonio est un adolescent italien qui vit avec sa mère, après la séparation de ses parents lorsqu’il avait neuf ans. Il est victime de crises étranges et inquiétantes, qui seront bientôt identifiées comme une forme d’épilepsie. Le traitement que reçoit Antonio ne donne pas satisfaction et ses parents décident alors de l’emmener à Marseille afin de consulter un grand spécialiste. Le traitement et le rythme de vie presque normal que le docteur Gastaut prescrit à Antonio lui rendent espoir. Antonio devra revoir le médecin trois ans plus tard, pour évaluer les effets du traitement.

Antonio a dix-huit ans lorsqu’il retourne à Marseille, seul avec son père cette fois, afin de se prêter aux examens qui permettront au professeur d’évaluer les progrès contre la maladie. Une dernière «expérience», qui prend un tour assez inédit et pas désagréable, devrait permettre de savoir si Antonio est guéri. Au cours de ces quarante-huit heures sans sommeil, père et fils se lancent à la découverte de Marseille et à travers elle, d’eux-mêmes et de leur relation.

Nous assistons à la naissance d’un amour père-fils, qui s’exprime dans la joie de transmettre pour le père, dans celle de l’apprentissage de la vie pour le fils. Deux hommes qui ne s’étaient jamais « rencontrés », alors qu’ils se côtoyaient depuis dix-huit ans, font enfin connaissance, faisant peu à peu tomber les incompréhensions qui leur barraient la route…

Le roman de Carofiglio est tendre, émouvant et pudique. Un brin nostalgique, il laisse apparaître des émotions, des aspects de la personnalité des protagonistes jusque-là insoupçonnés. A cela s’ajoutent une écriture fluide, pas mal de dialogues, Marseille -que le roman nous donne envie de (re)visiter- et toute la finesse et l’intelligence de ce romancier.

Coup de coeur 2020 !

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio, traduit de l’italien par Elsa Damien, Editions Slatkine et Cie, mars 2020, 222p.

 

Je remercie beaucoup les Editions Slatkine et Cie de m’avoir envoyé ce roman.

 

Magnifica, de Maria Rosaria Valentini

 

Ada Maria vit dans un village de l’Apennin entre une mère taciturne et fatiguée, Eufrasia, qui est méprisée par un mari volage, Aniceto, et Pietrino, un petit frère fragile qui n’aime pas l’école. Quand Eufrasia meurt, le frère et la soeur se rapprochent à la faveur d’un amour commun pour leur mère, tandis que leur père en profite pour s’installer chez Teresina, sa maîtresse.

D’une nature solitaire et rêveuse, Pietrino devient fossoyeur communal. Il entretient le cimetière, s’intéresse à l’histoire de ceux qui y demeurent, il jardine, il chérit certaines tombes oubliées … Ada Maria rêve de quitter le village mais ne veut pas abandonner son frère. Proche de la nature, forte malgré sa petite taille, Ada Maria effectue des travaux dans les champs, pour l’un ou l’autre voisin, et aime se promener dans la montagne et la forêt.

Au cours de l’une de ses promenades, elle aperçoit un homme qui ressemble à un vagabond. Elle se rend compte en revenant sur les lieux qu’il s’agit d’un Allemand qui vit caché dans une grotte depuis la fin de la guerre. Rejetant ses préjugés et sa peur, Ada Maria l’apprivoise peu à peu en lui apportant de la nourriture et des vêtements ; une histoire d’amour naît entre eux et Ada Maria se retrouve enceinte…

« Magnifica » nous raconte l’histoire de trois générations de femmes au destin très différent. Le roman explore les différentes facettes de l’amour maternel, qu’il s’agisse de l’amour tacite mais bien présent d’Eufrasia pour ses enfants, de celui d’Ada Maria pour la belle « Magnifica », véritable enfant de l’amour, ou de l’amour par procuration qu’éprouve Teresina pour le fils et la fille de son ancien amant. L’écriture délicate et poétique et la place importante que l’auteure confère à la nature dans le roman lui donnent une certaine intemporalité. De même, le peu de références géographiques confèrent une universalité à l’intrigue. Un très beau roman romantique, mais jamais mièvre, mélancolique et pourtant plein d’espérance, que je vous conseille de déguster tranquillement, en appréciant la douceur des mots.

 

Magnifica, Maria Rosaria Valentini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Editions J’ai lu n°12767, septembre 2019, 347 p.

Aires , de Marcus Malte.

 

Il est difficile de parler du nouveau roman de Marcus Malte sans en révéler trop. Il s’agit d’une dystopie qui revient sur notre époque et ce flashback occupe presque tout le roman : si vous n’êtes pas friands du genre, ne passez pas votre route -c’est le cas de le dire- car vous vous en rendrez à peine compte. En revanche, vous découvrirez une radiographie brillante de notre époque, à travers une dizaine de personnages très différents, assez révélateurs de cette fin de civilisation que nous vivons et qui apparaît au  professeur du futur du premier chapitre comme « l’ère de la procréation dite naturelle ».

Et c’est ainsi que nous suivons le destin de Frédéric, un lanceur d’alerte devenu conducteur de poids lourds, de Catherine, une héritière chef d’entreprise narcoleptique bien solitaire, d’un auto-stoppeur-écrivain, tiré à quatre épingles et qui trimballe ses cahiers jamais publiés de routes en autoroutes, de Sylvain, un jeune père trop dépensier qui emmène son fils à Dysneyland. Il y a également Lucien et sa femme, mariés depuis près de cinquante ans, et qui ressassent les mêmes considérations communistes. D’autres au contraire ne communiquent plus et s’apprêtent à se séparer. Sans oublier ce jeune couple, aux conversations si profondes, ni Zoé et Moktar, jeunes catholiques plutôt attachants !

Tout ce petit monde se trouve sur l’autoroute, ils montent vers Paris, descendent vers le sud, fréquentent des aires d’autoroutes sans âme ou travaillent dans des caféterias sans fantaisie. Ils parlent, pensent, rêvent… révélant ainsi leurs préoccupations, leurs défauts, leur travers, bref, leur « insouciance meurtrière » comme la qualifiera des années, voire des siècles plus tard ce professeur, sûr d’attirer l’attention de ses « encore hypothétiques graduates » avec ce récit de « La vie des gens avant le Jour d’après ».

Marcus Malte nous donne à voir toutes les dérives de notre société avec beaucoup d’humour, un « humour ravageur » selon la présentation des éditions Zulma, un humour noir, caustique. « Aires » n’est certes pas très réjouissant dans son propos, puisqu’on va droit dans le mur, au propre comme au figuré, mais il est remarquablement bien écrit, lucide et enfin, très drôle, si vous avez le moral… De la vraie littérature, ultra-contemporaine.

 

Aires, Marcus Malte, Editions, Zulma, janvier 2020, 488 p.

 

Si vous n’avez pas lu « Le garçon », du même auteur …

La femme révélée, Gaëlle Nohant

 

Eliza Donnelley a tout quitté et s’est réfugiée à Paris, dans un hôtel miteux où elle se présente grâce à son faux passeport sous le nom de Violet Lee. Celle qui menait jusqu’alors une existence bourgeoise sur les bords du lac Michigan n’a emporté dans sa fuite qu’un appareil photo, un magnifique Rolleiflex, et quelques bijoux qui témoignent de sa splendeur passée. Ainsi qu’une photo de son fils, qu’elle a laissé derrière elle : « Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer. Ou la laisser tout incendier et ne plus jamais dormir ». 

Le premier chapitre de « La femme révelée » plonge dans le vif du sujet et le suspense est aussitôt à son comble. Qu’a fait Eliza-Violet de si terrible qui l’oblige à abandonner son fils de huit ans à Chicago ? D’autant qu’elle prend garde à passer inaperçue dans le Paris des années cinquante, cachée dans cet hôtel de passe « poisseux » où l’on n’aura sans doute pas l’idée de la rechercher. Pourtant, sa chambre est cambriolée, les bijoux envolés, ce qui la prive de son principal moyen de subsistance. Il semble donc que quelqu’un la suive … Heureusement, il lui reste son appareil photo et son courage. Elle rencontre Rosa, une prostituée qui l’aide à trouver une chambre dans un quartier beaucoup plus convenable. La directrice du foyer qui l’accueille lui conseille de trouver un emploi de « nanny » dans une famille bourgeoise. Violet entame alors une nouvelle vie, romanesque à souhait…

Autant le dire tout de suite, je suis restée sur ma faim, parce que j’ai attendu tout le roman qu’un élément me soit révélé : la raison de l’abandon du fils. Le premier chapitre est tellement prenant que je me suis imaginé quelque chose d’exceptionnel qui devait justifier l’abandon d’un enfant si jeune à un père si odieux. Déçue, je ne pouvais éprouver aucune empathie pour l’héroïne, a fortiori aucune sympathie.

Il me fut également difficile de lâcher le Paris des années cinquante, le quartier latin, ses boites de jazz et les personnages de Sam et surtout de Rosa, pour me retrouver vingt ans plus tard en pleine ségrégation raciale, à Chicago ; passer d’une intrigue hautement romanesque, intéressante pourtant sur le plan artistique avec la passion de Violet pour la photographie humaniste, à une deuxième partie si différente, foisonnante en éléments de l’histoire contemporaine des Etats-Unis. D’autant qu’à moins de connaître cette période, certes passionnante, sur fond de guerre du Vietnam, il est un peu difficile de s’y retrouver entre les différents mouvements sociaux. Et la question lancinante : qu’a fait Violet pendant toutes ces années pour retrouver son fils ? S’est-elle contentée d’attendre que le père de son fils meure ? Au final, j’ai eu l’impression de lire deux romans et il m’a semblé que l’intrigue était construite au service d’une idée, celle de la présentation et de la défense des injustices raciales et, qu’aussi brillante que fut la démonstration, elle ne parvenait pas à me toucher.

Voilà donc pour moi un rendez-vous raté, même si je reconnais la richesse de la recherche documentaire sur laquelle repose le roman et, surtout, l’écriture de Gaëlle Nohant qui est à la fois fluide et recherchée : l’auteure confirme son talent, révélé dans « La part des flammes » et « Légende d’un dormeur éveillé ». Elle sait comment intriguer le lecteur, le maintenir en éveil et s’avère une excellente conteuse. Le succès est d’ailleurs au rendez-vous pour ce troisième roman qui nous raconte deux époques, deux pays et deux réalités sociales particulières. A vous de voir…

 

La femme révélée, Gaëlle Nohant, Grasset, Paris, janvier 2020, 382 p.

Coups de coeur 2019 : une année qui se termine en beauté !

Huit, c’est le nombre de « coups de cœur » que j’ai ressentis au cours de cette année de lecture. « Coup de cœur », selon l’expression consacrée, signifie pour moi un élan de passion pour un livre dont je n’aurais jamais voulu terminer la lecture, un roman -le plus souvent mais il peut aussi s’agir d’un essai- dans lequel je me suis sentie si bien ou qui m’a tellement passionnée que je n’aurais jamais voulu devoir m’en extraire. Certains de ces coups de cœur passent, je les oublie, d’autres restent, et ces derniers sont très peu nombreux après quelques années. Ils mériteront un billet spécial à l’occasion de l’anniversaire de mon blog, fin janvier.

 

Pour l’heure, mes huit coups de cœur concernent des livres parus fin 2018 ou pendant l’année 2019 et un seul est un roman plus ancien tiré de ma Pal (merci Antigone) où il dormait depuis plusieurs années. Six sont des romans, auxquels s’ajoutent une biographie et un récit de voyage. Six sont français et il y a également un livre italien et un japonais.

 

Dernière précision, il y a eu des « presque coups de cœur ». Il s’en est fallu de peu mais quelque chose d’indéfinissable m’a empêché de les distinguer. Je tiens quand même à les citer ici :  il s’agit du dernier roman de Cécile Coulon « Une bête au Paradis » et de celui de Paolo Giordano, « Dévorer le ciel » qui méritent largement que l’on s’y arrête.

 

Je voulais classer mes coups de coeur par ordre de préférence mais l’exercice s’est avéré trop difficile. Impossibles à départager pour moi, je les ai justes différenciés par quelques adjectifs qui me semblent les caractériser. Une seule certitude : celui qui surpasse tout le monde, un énorme coup de coeur qui m’a permis de finir cette année de lecture en beauté ! Vous le découvrirez à la fin de ce classement.

 

– Picaresque, truculent et absurde : « Le mangeur de livres » de Stéphane Malandrin.

 

 

– Mystérieux, charmant et délicieusement désuet : « Hôtel Waldheim » de François Vallejo.

 

 

-Incontournable, enrichissant et passionnant : « Elsa Morante, une vie pour la littérature » de René de Ceccatty.

 

 

– Un hymne à la nature, alliant poésie et réflexion : « La panthère des neiges » de Sylvain Tesson.

 

 

-Nostalgie, mystère et poésie : « Encre sympathique » de Patrick Modiano.

 

 

– Courage, sensibilité et spiritualité : « Au col du Mont Shiokari » de Muira Ayako.

 

 

– Percutant, ironique et bouleversant : « Les liens » de Domenico Starnone.

 

 

– et un puzzle qui se construit lentement mais ne révèle jamais l’image qu’il forme :  il a droit quant à lui à de nombreux qualificatifs, parce qu’il est tout à la fois, étonnant, intelligent, ludique, jouissif, politique, cynique, ironique, passionnant… : « Francis Rissin » de Martin Mongin. Un énorme coup de cœur pour ce roman qui, je l’espère, conquerra de nombreux nouveaux lecteurs en 2020.

 

 

 

Dévorer le ciel, Paolo Giordano

 

Décidément, les coups de cœur se suivent et ne se ressemblent pas. Voici toutefois un roman que j’hésite à qualifier de coup de cœur, car je l’ai beaucoup aimé et j’ai eu du mal à le lâcher, mais il m’a aussi un peu dérangée, sans que je puisse vraiment définir pour quelle raison ; peut-être parce qu’il est un peu trop dans l’air du temps. Cependant, il est de ceux qui résonnent longtemps parce qu’ils amènent une réflexion et parce qu’ils bonifient avec le temps dans la mémoire.

De Turin où elle vit avec sa famille, Teresa descend chaque été dans les Pouilles, région dont son père est originaire et où elle retrouve sa grand-mère. Elle y fait la connaissance de trois jeunes qui vivent dans la ferme voisine. C’est une famille un peu différente des autres, qui accueille des enfants en difficulté : elle est composée de trois garçons, des « frères » qui n’en sont pas vraiment, Nicola, Tommaso et Bern. Ils ne sont pas allés à l’école mais ont suivi l’enseignement dispensé par Cesare, le père, très croyant. Ce dernier utilise d’ailleurs la religion pour dominer ses « enfants » -seul Nicola est le fils de Cesare et Floriana-, mais il leur inculque aussi des principes qui les guideront dans leur vie d’adulte.

Dès le début, Teresa est captivée par Bern, et quelques années plus tard, lors d’un voyage improvisé dans les Pouilles à l’occasion du décès de sa grand-mère, elle décide de quitter Turin pour s’installer dans la petite communauté qui vit désormais dans la ferme d’à-côté : Nicola, Tommaso et Bern, aidés par Giuliana et Corinne. Ces jeunes exploitent désormais les fruits de la terre. La décision de Teresa, prise au grand dam de ses parents, va l’entraîner sur des chemins très différents de ceux que sa vie d’étudiante laissait présager.

« Dévorer le ciel » est un roman d’apprentissage sur fond de préoccupations écologiques. Très tendance donc, même si la veine n’est pas nouvelle. Le roman m’a en effet rappelé « Deux sur deux », un roman italien également, écrit par Andrea De Carlo en 1989, mais publié en 2018 en français et dans lequel les protagonistes mettent sur pied une petite communauté en Toscane (bien que cela ne constitue pas l’essentiel du roman de De Carlo).

Dans « Dévorer le ciel », de jeunes adultes recherchent aussi un sens à donner à leur vie. Ils refusent les excès du matérialisme ambiant et veulent limiter leur impact sur la nature.  Ils développent donc une petite activité agricole, à partir du potager biologique, le « Food forest », que Cesare avait créé. Ils vivent du fruit de la vente de leurs produits, parfois difficilement. Leur combat prend de temps à autre des formes plus actives, voire extrémistes. L’idéalisme des jeunes se heurte toutefois à la réalité, celle de l’amitié, de l’amour, du temps qui passe et des pressions de la société.

C’est donc une histoire romantique, au sens noble, et idéaliste que l’auteur nous offre. « Dévorer le ciel » est surtout une interrogation sur l’avenir : le roman nous montre le désarroi de jeunes qui peinent à trouver leur place dans le monde. Teresa est une belle héroïne, amoureuse désintéressée, courageuse, fidèle à ses convictions. Bern est quant à lui beaucoup plus complexe, intelligent, fidèle lui aussi à ses idées, jusqu’à l’obstination, ce qui le rend parfois égoïste. Avec Nicola et Tommaso, ils forment un trio intéressant qui malheureusement n’est exploité qu’au début du roman. Tommaso est quant à lui en retrait, mais toujours présent au fil des années, lui dont la sensibilité offre à Teresa un autre éclairage sur Bern.

Quelques longueurs au début, quelques digressions qui ont sans doute pour but de présenter la complexité des personnages, de Bern notamment, en nous éclairant sur certains des choix qu’il fera plus tard, puis le roman nous emporte avec lui dans son flot, avec la puissance d’un fleuve, une tension qui monte, la force d’une écriture pourtant douce et un brin nostalgique, qui nous montre que tout est possible et qu’en même temps, rien ne sera plus jamais pareil. L’histoire de la vie, en somme, qui construit et détruit en même temps…

 

Dévorer le ciel, Paolo Giordano, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Editions du Seuil, Paris, août 2019, 454 p.

 

9  ème participation au challenge 1 % de la rentrée littéraire